1er juin 2013 – Brevet 400 km

Journal de bord d’Yves Ferland du Samedi 1 Juin 2013

Suite du récit de mon nouvel ami de vélo Pascal Philippe

Waterloo… nous quittons Pascal à l’instant pendant qu’il nous tire le portrait et nous souhaite bonne route; à +300 degrés Kelvin.

Pascal vient de prendre toute une décision, il abandonne, si proche du but… mais si sage de la part d’un cycliste d’expérience comme lui. Pas de connerie avec la déshydratation et la surchauffe de la caboche.

Surtout que la boutique du haut lui et moi, on connaît ! C’est je ne sais plus où durant le parcours que je découvre en Pascal un survivant d’un AVC.

Eh ben, dit donc mon vieux lui dis-je… savais-tu que tu roules avec un survivant d’une tumeur au cerveau toi là!

Faut bien se taper des épreuves d’endurance style brevets pour trouver des gais lurons comme Pascal et moi qui ont décidés de savourer chaque seconde de la vie depuis leur retour parmi les vivants.

Alors Pascal, cette fin de récit que tu as si bien débuté est pour toi mon pote !

Contrôle #3 km 249, 17h 25 – Waterloo

Marc, René et moi repartons pour le festival des montées. Car ce n’est pas terminé mesdames et messieurs, nous annonce René. On va se taper de la face de singe solide pendant encore 60 kms avant de commencer la descente en direction de Granby: dans le bout du parc de la Yamaska.

Après 3-4 montées exténuantes, René nous dit:

« ça achève les gars, y en reste pu gros des côtes »

Après une heure et demie, Marc me dit:

« wow, on est rendu dans un des villages les plus hauts du Québec! »

Ah ben tabern… que je dis à René en pissant de rire, t’as pas dit vla une heure que ça finissait bientôt l’ascension du mont Everest?

Trop drôle: René a tellement de brevets dans les pattes qu’il déconne et nous dit qu’il n’est plus certain de rien après 15 heures assis sur une selle de bike. René, c’est mon nouveau chum de Rimouski qui se mets les pieds dans des sacs de plastique remplit de glace pour survivre au parcours du 400 quand il fait trop chaud. Ben maudit ! Ça marche le truc de René… pas un hasard qu’il ait réussi le Paris-Brest-Paris 2011; un connaisseur du dépassement physique et de l’humilité notre Rimouskoi.

Le soleil se couche, je demande un arrêt pour changer de lunettes: du fumé noir polarisant, je passe à verres standards à foyer progressifs de pépère de presque 50 ans bientôt. On installe nos phares de routes, nos lumières rouges clignotantes. René en installe tellement sur son bike qu’il a l’air d’un arbre de Noêl commandité par Hydro-Québec…

On enfile nos dossards jaunes hyper voyants; je suis certain qu’à nous trois, Marc, René et moi on va déclencher des crises d’épilepsie violentes pour les damnés à voiture qui nous croiseront !

Nous roulons à vive allure, troquant les 7,8,9,12 km/h des montées pour du 42-55 km/h le vent dans le dos – woufff, ça fly vers Granby et on reprend du pep. Je pense souvent à Pascal et je me demande s’il va bien sur le chemin du retour dans un 4 roues. Pas naturel pour un cycliste de bouffer autant de bornes pour finir dans une caisse de tôle vers la maison.

Granby: nous arrêtons dans un McDo pour remplir nos précieuses bouteilles d’eau. Boire, boire, boire comme disait Pascal… pisse, pisse, pisse comme disait Marc ! Sérieux, on force tellement qu’on sublime ce que l’on boit avant que ça se rende plus loin dans le système !

Tout d’un coup, on entend un wow ! venant d’une table d’à côté sur la chic terrasse du Wacdo… « as-tu vu l’éclair man…? » que j’entends. Pis d’un seul coup les 3 gais lurons de la pédale qui se lèvent la tête en synchro pour regarder le ciel, avec la bouche en coeur bien ouverte, la mâchoire décrochée…

À une autre table du MacDo, un autre s’exclame:

« Ça va être lète en sale à souère, regarde le ciel yé noir comme l’enfer – y va en tomber une crisse ! »

Je regarde Marc et René, pis je me dis que l’enfer je viens de le vivre dans le boutte de Dunham, Bromont, Sutton, Lac-Brome, Eastman, Waterloo alouette ! Ça peut-tu être pire que nos premiers 320 kms…, hein, ?$$#%&?

Ben oui, et boum ! Le tonnerre qui pète et les éclairs qui nous décollent la rétine. Je vois en négatif pendant que mes yeux se réajustent. Marc nous dit, on part les boys pis ça presse, on va en manger toute une pis ça va être mouillé rare.

Enfilage d’imper pour Marc, enfilage de rien pour moi et René…, car dans notre grandeur lors du départ, on a trouvé qu’il ferait ben chaud pis que la pluie, ça tue pas. Oh hhhho oh oh, la pluie qui tombe en trombes avec des orages le soir sans soleil… c’est frette en svp. Je demande un mini arrêt et j’enfile ma deuxième peau, un chandail de ski fétiche que j’ai toujours avec moi: ça garde au chaud même mouillé et tu ne transpires pas.

Paf ! les éclairs, et les grenouilles qui sortent de partout sur la piste cyclable. On ne voit mauditement rien à l’extérieur de la couverture de nos phares. Les arbres de la piste cyclable cachent la luminosité avoisinante de la ville et des maisons. Boum, patlowe! On repart comme des voleurs sur nos montures. J’ai enfilé mon jersey à la vitesse de la lumière.

Marc ouvre la route, je suis et René ferme le convoi. Fait tellement noir, le bruit de la pluie est assourdissant, les éclairs aveuglants et les branches d’arbres sont tellement basses qu’elles forment une voûte naturelle: comme si nous traversions le tunnel sous la Manche.

Personne ne parle, on roule, on mouline, on est CONCENTRÉS… Tout d’un coup je me rappelle une scène du Parc Jurassique: la lumière est pareille, les bruits de vent et d’orage aussi. Et surtout, le son des ouaouarons ou grenouilles du genre qui envoient leurs borborygmes bizarres en canon et en stéréo. Vraiment, on dirait la scène où les T-Ex vont attaquer… même son, même suspens…

On roule, Marc manque d’écraser un lièvre qui se pousse en raquette et qui traverse la voie en détalant comme s’il était poursuivi par un des T-Rex. Je vois le lièvre qui passe proche de finir en sushi dans les roues profilées de Marc. Marc en rit un bon coup et me dit: « check les grenouilles partout qui sautent sur la piste » ! Au même moment, j’en ai une qui me saute sur le cuissard, va savoir pourquoi… Je manque de pogner une débarque mémorable, mais on reste zen, pas de faux mouvements en vélo, sinon… y en a une couple qui vont se rappeler de toi dans le peloton, et à l’hôpital !

On roule jusqu’à Saint-Césaire sous la flotte et le vent dans le dos, ou sur le côté. Saint-Césaire.. avant-dernier contrôle à 349 kms. Je n’ai jamais autant aimé la vue d’un Tim Horton de ma vie ! Il est 23h 10. Oubliez ce que je ai dit tout à l’heure pour mon jersey de ski qui respire et garde au sec… bulsh… Je suis détrempé à mort, René aussi. Marc a été protégé par son imper, mais il sort d’un sauna en enlevant cette cochonnerie de Saran Wrap pour cyclistes. Leçon, on est tous mouillés égal pour des raisons différentes – y a une justice sur terre.

Simon, Patrick et Martin sont déjà au Tim en train de se faire sécher et d’attendre que la pluie cesse un peu. C’est des machines ces trois-là – qu’il pleuve, qu’il grêle, qu’il tombe des canards, ils roulent. Jean est loin devant, ou bien il a déjà fini, qui sait. Ce gars est hors norme, jamais vu ça autant de puissance et d’endurance dans un seul être humain.

Marc, René et moi on mange LE repas chaud de la journée ! Jouissance totale avec mon bol de soupe aux nouilles défaites et mes deux mains étampées sur ma tasse à café pour me décongeler les membres. J’en profite pour faire sécher mon jersey avec le séchoir à mains dans les toilettes… bilan: ça marche pas.

30 minutes plus tard, la pluie a diminué de beaucoup, on repart pour le dernier stretch pour le point de contrôle au kilomètre 392.

Nous ne parlons plus, on n’entend que le bruit de nos roues, les routes, la ville, la nuit nous appartient totalement. C’est à ce moment que je me rends compte que je suis prêt pour le brevet de 600 kms. Je sais que ce sera intense et plein d’épreuves, mais je découvre mes capacités ce soir et la sagesse de rouler à ma cadence. Tout comme Pascal qui a su prendre un arrêt avant de se rendre malade.

Le vent est tombé, la chaleur du jour à venir se fait déjà sentir. De 5 heures du mat samedi au départ jusqu’à maintenant quelques 20 heures plus tard, le cycle de la journée se manifeste devant nous: du lever, au coucher, au lever du soleil qui ne tardera pas à se produire d’ici quelques heures.

Nous arrivons au dernier point de contrôle et terminons notre parcours en 21 heures 10 minutes. Pascal n’y est pas, mais on a pensé à lui tout du long. On se serre la main et on apprend que René s’en va faire un classique  dans une semaine, ou deux… Un classique… c’est 1,200 kms ça… René me dit: « quand t’en as fait 600, un autre 600 ça te dérange plus… » Une autre sage parole de la Rimouskoiture.

Nous arrivons à ma voiture au point de départ à St-Lambert. Marc et moi on se fait une grosse accolade. Wow, on se connaît depuis longtemps, très longtemps. On ne parle plus beaucoup. Je le laisse chez lui, j’arrive chez moi et… je me réveille à 11 am en ne me rappelant plus comment je me suis couché en arrivant.

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