Chronique d’un abandon au 600 kms – 14 juin 2014

Et quelques petits trucs de mononcle de brevet en prime

On le craint, plusieurs le respectent, certaines le convoitent, des crinqués y pètent des records au chrono final, et d’autres le prennent à bras le corps; le brevet de 600 kms…

Brevet de randonneurs Mondiaux - 600 kms

Faut-il rappeler qu’il doit être complété dans les 40 heures ou moins. Rassemblant mordus et fêlé(es), sans compter quelques mongols inconscients… Certainement tous déterminés diront-ils.

J’en suis de ces hurluberlus — 16 que nous étions pour cette édition 2014.

4 500 mètres d’ascension cette foutue balade agrémentée de la Route des sommets, bouclant à Lac-Mégantic, prière de virer à gauche pour revenir à la maison svp.

Parce qu’à Mégantic t’as fait seulement 328.7 kms et environ la moitié de l’ascension généreusement assaisonnée de 6 à 8 pourcent de dénivelés. Jusque-là, on s’entend, ce n’est pas le Mont Ventoux… Du 6~8% quasi pépère comme la boucle de Camilien Houde et la côte de la Polytechnique, avec leurs petits segments plus piquants, mais si courts à 10%.

Eule gros Camilien boosté à l’EPO

Ouin, le gros Camilien et la Poly c’est certain…, mais imaginez-vous la faire une bonne quarantaine de fois au minimum cette boucle du CH ad nauseam, et sur des segments pas mal plus longs… inspirant tout ça.

Les breveteux y brûleront en moyenne pas loin de 12 000 calories en deçà de 48 heures… Pascal Phillipe, notre vétéran marathonien (une bonne dizaine à son actif) nous informe que le 600 est un ti-peu plus demandant que de courir comme un possédé 42 kms sous la barre des 3 h 30.

Qu’on se le dise, le 600 va changer votre définition de l’expression:

« wow… I did it !? »

Que vous complétiez un marathon ou un 600, chapeau, vous êtes certainement givrés des deux bords et mauditement en forme, bravo !

Au travers de ces douces pentes du parcours complet, vous pognerez aussi plus souvent que vous ne le souhaiteriez des 10, 12, 15% d’inclinaisons joyeuses… rappelant le sens des termes endurance, force de caractère et folie.

« enwouèwe… tourne la pédale, tourne le moulin, une goutte de sueur à la fois »

Oh ! Tu peux aussi péter des records de vitesse de pointe l’ami… et même songer à te tailler une place aux prochains Darwin Awards si ça te titille !

Par exemple, puisque que tu montes en sale, ben tu descends parfois aussi en ti-père…

En ce qui me concerne, mon max personnel est 60 km/h.

Au-delà de ça je refuse, je considère ne pas avoir l’expérience requise pour aller plus vite sans me tuer et je préfère que quelqu’un d’autre récolte le trophée 2014 de la mort la plus stupide

D’autres tentent du 80 km/h et + en brevet. Expérimenté ou pas, je me dis que filer comme une voiture en vélo commande le testament sous clé chez le notaire. Faut-il souligner que les routes de ce parcours ne sont pas de qualité Alpes d’Huez, nous sommes ici davantage dans le standard Kandahar rapiécé en cabochons sur bien des portions du trajet:

  • fissures taillées sur mesure pour stopper nette vos jantes et votre descente, adios bambinos. J’ai un ami cycliste qui a maintenant plus de métal dans le corps que sur son vélo suite à un arrêt non sollicité à 30 km/h
  • nids de poules ou cratères assortis pouvant vous expédier au centre de trauma le plus proche
  • petites et moins chétives bestioles traversant au mauvais moment et pouvant faire slidder votre bécyk et votre vous-même vers un gros sapin aux branches pleines d’amour pour vous. Ou mieux, vers un fossé remplis de garnottes 3/4. On a vu sur les 2 jours de brevet divers écrapous: 2 renards, un bambi, 3 moufettes, et 5-6 slushs aux fraises péniblement identifiables… Sans compter ce que je n’ai pas vu ou passé proche d’immortaliser en pleine nuit. Bien certain on a des phares réglementaires brevets, mais fait noir comme chez le loup pareil.

Pour plusieurs d’entre-nous, le choix s’arrête sur le phare de route Luxos de Busch & Müller et la roue avec dynamo intégrée SON de Schmidt.

Fini les phares avec multiples packs de batteries à charrier dans notre sac de selle arrière, pis de quêter des prises électriques aux points de contrôles.

La Luxos est équipée de série avec un port USB ! Eh oui, je charge mon iPhone et mon Garmin en roulant.Dynamo SON

Parce qu’un Garmin après 13 heures de bitume, ça rend l’âme. Pas cool si vous en avez besoin, comme moi, pour vous montrer le chemin.

Le poids pour un 600… à ne pas négliger du tout !

Lors de mon 1er brevet de 600 en 2013, je suis parti chargé comme un mulet avec 8 livres et demi de stock, dont au moins 2 livres juste pour les batteries d’éclairage de nuit. Pour ce 600 mouture 2014… je traînais 5 livres et quart dans le wagon de queue — that’s it.

Le 600, un bouquet d’hostilités de toutes sortes, un parfum de peur et d’imprévus s’en dégage par moment. Le retour vers Montréal est dur, très éprouvant, enfin… jusqu’à Cowansville après 500 kms et des poussières.

« On a signé pour en chier ! »

Pascal Philippe — un moment donné en 2013

Pascal nous l’a ressortie sa maxime samedi pendant nos premiers 5 heures de pluie battante et sous les étoiles à Mégantic en direction de l’arche de Noé en supplémentaire. Faut être fait fort en viarge !

L’année passée en juillet je réussissais ce brevet de 600 kms avec mon chum Marc en 38 heures 50 minutes. En fait, nous avions cartonné 637 kms incluant nous perdre à Orford sur le retour, ainsi qu’un bucolique détour par les petites collines de Piololis hors du tracé réglo pour frapper le contrôle #4 à Lac-Mégantic à ce moment assiègé par la négligence meurtrière de la MMA.

Trois heures que nous avions ajoutées à la minuterie 2013. Une leçon précieuse pour Marc et moi:

« tu rouleras suffisamment vite, et/ou tu doseras judicieusement tes pauses pour te garder une marge de manoeuvre »

Car des spéciaux pas sur le menu il y en aura ! Mais l’horloge du brevet, elle, ne s’arrêtera pas.

2014, nous sommes un gruppetto de 4 cette fois-ci pour le refaire: Marc Bisaillon, Martin Dugré, Pascal Philippe et moi.

Départ réglementaire samedi 14 juin 5 h

Ce sera la flotte grande crue, mais avec un vent quasi de dos assez favorable, on a le coeur léger léger.

À 4 heures du matin, mon amoureuse m’avait spécialement appelé de Québec pour nous souhaiter le meilleur à tous et pour me dire de beaux petits mots doux ultra encourageant ‘jussssss‘ pour moi. Oui, elle est géniale cette Marie, et sans contredit toute une cycliste!

MC m’accompagnera dans mon coeur et ma tête tout du long, et plus particulièrement au km 370, on en reparle tout à l’heure.

5 heures contiguës qu’on roule déjà mouillés bord en bord, avec toujours le même ‘ti’ bout pseudo sec entre le menton et le cul, pour cause d’imperméable; Marc le nomme le sauna. Il a bien raison, tu restes relativement au sec… avec ce gros ziploc qui ne respire pas pantoute, mais tu finis éventuellement mouillé par en dedans anyways.

Tout à coup, le fun débute; montée à volonté, on va s’éclater toutes les parties du corps mal préparées à cela. Mes amis, entraînez-vous pour un 600, et ne faites pas juste du bécyk, ce n’est vraiment pas suffisant.

À pareille heure au 600 de 2013 j’avais déjà les jambes, genoux et dos qui m’annonçaient la grève générale avant la fin de l’épreuve. Affublé d’une cassette 11/25 vraiment trop agressive pour ce type de parcours et pour ma force physique, j’en chiais dans les montées de plus de 10%.

Il y a des machines qui font le brevet de 600 en fixie (une SEULE toute petite gear)… mais disons que ces athlètes ne se soucient pas vraiment de la combinaison plateau avant et cassette arrière. Ils rouleraient sur des roues carrées en bois que ça ne ferait pas de différence.

Pour les autres, c’est une bonne idée de vérifier si vous avez configuré votre bécane pour ce type de parcours aux forts dénivelés et pour de longs moments. Un site super pour évaluer le bon ratio d’engrenages pour votre 2 roues, gracieuseté de Marc Bisaillon.

Pour moi, la combinaison gagnante est un groupe Shimano Ultegra, avec du Compact 50/34 en avant et 10 vitesses 11/28 à l’arrière. Parfait pour le papi de 50 ans que je suis.

Pour ma copine MC: du 50/34 en avant, du 11 vitesses 11/32 à l’arrière. Mêmes brevets, 2 configurations pas rapport.

Mon niveau d’entraînement 2012-2013, uniquement centré sur le cardio-vasculaire: spin et sorties extérieures de vélo, étaient corrects sans plus (lire: mes muscles vont lâcher avant mon coeur). Je souffrais en plus atrocement d’une maudite selle Stella trop dure pour mes petites fesses dotées de moins en moins de rembourrage, j’avais royalement mal partout finalement !

Coach NicolasLà, 2014, je suis tout fringant avec ma nouvelle selle Brooks Team Pro cassée depuis les derniers 2 000 kms à y enfoncer mes ischions (os de la fesse pour les incultes) dans le cuir dur de la carcasse noire. Cuir rendu mou plus rapidement avec le petit stuff magique Proofide de Brooks, oh que joie.

Pour ma 2e édition de ce 600, j’ai bien entendu ma nouvelle cassette 10 vitesses 11/28 qui va super bien avec mes capacités physiques et mon profil de grimpeur: les 15% et plus ne me traumatisent plus.

Je n’ai absolument plus mal nulle part, sans compter mon entraînement assidu au gym depuis les derniers 9 mois pour de la musculation qui me donne beaucoup de tonus.

Résultats frappants du programme d’entraînement de mon coach Nicolas: des abdos bien plus forts font en sorte que j’ai cessé de mettre tout mon poids sur mes pauvres petites mains qui devenaient engourdies si vite en 2013. Sans compter mes épaules et mon cou qui se tendaient en souffrance après seulement quelques heures de route.

Mon dos, mon dos… plus puissant, je n’y ai plus mal. Mes jambes (les quads surtout), vraiment plus fortes, je tire sur mes pédales autant que je pousse. En 2012 et 2013, je ne faisais que pousser en moulinant.

Que de douleurs et de fatigue dès les premiers 200 kms en roulant avec une forme musculaire laissant vraiment à désirer.

« Finalement, je suis en feu ! »

MERCI COACH NICOLAS

Samedi 14 juin, 14 h — Après une couple de montées toutes aussi bidonnantes les unes que les autres, je ris et chante ‘ y a de la joie ‘ à tue-tête dans le peloton. Je confesse que les ascensions c’est mon dada à vélo… j’aime beaucoup.

« J’adore ces moments de silence où plus personne ne parle dans le team »

Si vous pognez quelqu’un qui vous conte sa fin de semaine durant la montée de Notre-Dame-des-Bois… c’est qu’il roule probablement en vélo électrique ou bedon vous êtes accompagnés par Miguel Endurain, ou bedon c’est un de ces barjos à bixie et roues de bois !Miguel Endurain

Ces longues minutes, et parfois interminables heures durant lesquelles tu n’entends que ta respiration, les changements de pignons de ton dérailleur arrière… s’il te reste des gears de disponibles encore… ah ah ah ahhh !!!!!

Les battements de ton coeur dans tes tempes, le son des petites roches qui partent en vrille sous la friction de tes pneus contre le pavé; comme frappées par une pichenotte pour se perdre dans les accotements du chemin… pling.

Et tout ce qui est à moteur qui grimpe tout doucement sur la petite gear en tandem avec toi. Parfois tu reçois un coup de klaxon en encouragement et un high-five bien sincère par la fenêtre passager d’un bolide.

Par moments pour ce 600 on est 5 avec Bernard Croteau, la plupart du temps on est 4. Mes vocalises surprennent mes breveteux, mais ils finissent, eux aussi, par entonner mon hymne du délire.

« y a de la joie ! »

Les paysages sont absolument magnifiques à partir de Magog. L’asphalte cambre le dos comme une jolie femme dans son lit avec son amant… Les arbres veillent sur les champs parsemés de bottes de foin dorées… c’est à croire qu’ils flambent sous le soleil ces ballots. Oui, elle s’est montrée un peu en après-midi samedi, la grosse boule incandescente. Juste le temps de nous réchauffer corps, coeur et tripes, au bon moment, je crois.

Nos vêtements sèchent, notre quatuor arrête pour en enlever une couche. Les brevets, c’est des petites pelures d’oignon légères que tu enlèves et remets au besoin, s.u.p.e.r. important.

V’là la Route des sommets !

J’aimerais prendre un café, ou un calmant, avec le comité de sages qui a baptisé ce ruban gris noir à perte de vue, et en sacrée ligne droite qui culmine au loin avec un mur, oui un mur de la montée de Notre-Dame-des-Bois.

Route des sommets - sérieux?Une face de singe comme on dit, y a du 15% là, selon mes dernières hallucinations en regardant mon Garmin… et tu la voies bien bien loin quasiment dès le départ, la face de babouin.

Soyez prêts, le mental comme dit Pascal Philippe, le mental… car vous allez en avoir grandement besoin.

Ah oui, Fred Perman nous rappelle dans son dernier récit que la Route des sommets c’est 60 kms et 1 500 mètres d’ascension, je vous laisse y réfléchir… Au moment où vous vous y engagez, vos pattes ont déjà encaissé quelque 250 kms.

« Route des sommets, ouin… C’est comme afficher danger de mort imminente sur une boîte de barres de plutonium 238 oubliée dans un stationnement au Costco »

Vraiment? Merci de nous l’indiquer. Je me demandais justement pourquoi je perds mes cheveux et que je saigne des yeux tout d’un coup… arghhhh !

Nous avons deux jolies traditions pour cette partie du tracé…

On arrête à Ze Pancarte annonçant la route des sommets alors qu’on est déjà dedans big time depuis un bout.

À la Patrie, c’est un Coke !

On arrête à La Patrie, dans le trou en bas, au dépanneur pour prendre un Coke… oh que oui… Parce qu’après ça tu vas te taper Notre-Dame-des-Bois. Faut dire que juste avant d’arriver au dep, tu descends sur les freins avec de la boucane en arrière de ton bécyke tellement que la pente est raide.

Ceuze qui veulent aller direct chez Urgel Bourgie, c’est le moment, lâchez les brakes pis vous allez rouler à 100 km/h dans cet enfer sans nom: sur deux roues, pas d’air bags, et avec un beau ti-casse en styrofoam dernier cri qui va se désintégrer, ainsi que tout ce qui s’y trouve en dessous sous un impact éventuel que personne ne souhaite !

« Notre-Dame-des-Bois… C’est du sérieux, même le village n’est pas foutu d’être sur du plat… »

Étrangement je monte cette patente avec beaucoup d’aisance cette fois. Comme dans toutes montées le gruppetto se disloque selon le profil de chacun. Y a Martin et Marc en avant, moi qui suit pas loin derrière et Pascal qui ferme le convoi.

On stoppe en haut pour Marc qui a branché son phare Luxos sur les mauvais connecteurs, ça fait que sa dynamo électrise l’air ambiant plutôt qu’éclairer la route.

On repart avec une mauzusse de descente de malade vers Woburn; j’ai peine à demeurer en bas de 60 km/h… mes freins chauffent et j’ai la chienne. Une chance ce segment est bien du point de vue travaux publics.

Le team s’engage sur le chemin pour Lac-Mégantic, car Marc annonce déjà les lumières de la ville au loin. C’est beau, il y a ce petit quelque chose de magique à rouler de nuit, les bruits sont différents, on n’entend plus les oiseaux du matin, ni les bestioles qui grouillent dans les buissons.

Les voitures se font plus rares et sont nettement plus visibles de loin. Parfois, à l’horizon d’une déclinaison, un rayon hypnotisant… presque extra-terrestre balai la nuit de son faisceau blanchâtre.

Tu n’entends pas encore le bruit du moteur, alors le beam de l’espace est magnifique, il accroche un léger film de brouillard accentuant encore plus la scène complètement féérique… Ouf, je tripe à ce moment, plus personne ne parle… nous sommes prêts à nous faire capturés par les Martiens.

Paf! La pluie qui s’y remet! Faudrait quand même pas arriver au contrôle de Lac-Mégantic tout sec… Ben nooooon !

Je me rappelle avoir marqué mes collègues plus tôt dans la journée avec une question puissante. Je ne peux me retenir et je leur balance à nouveau en approchant du contrôle numéro 4:

« les gars, on fait ça pourquoi déjà? »

WOW ! la face qu’ils me font, et les rires qui viendront, éventuellement… car cette question est restée sans réponse jusqu’à ce que je les quitte plus tard dans la nuit pour d’autres aventures.

Lac-Mégantic au Tim Hortons, nos cartes de brevets sont punchées : 23h 03

Oups, que je me dis… temps de passage 2013 assis à la même chaise avec mon chum Marc… 23h 00. eeeeeeeeeee…!?

J’ai la face un peu déconfite, car je sais qu’en 2013 Marc et moi avions minimum fait 2 heures de détour par Piopolis avant d’arriver au Tim. Je fais mes maths…, j’estime qu’à ce rythme on ne va pas dormir plus que 2 heures max au contrôle du km 420 à Lennoxville.

Je ne le dis pas à mes chums Marc, Pascal et Martin, mais je n’aime pas ce présage. Les maths c’est les maths et on a des conditions de merde. Mon Garmin a enregistré des températures de 3 Celcius en descente plus tard dans la nuit dans le coin de Scotstown où tout a commencé à mal aller pour moi.

Mais ça, je vous l’écris maintenant, je ne le savais pas à Lac-Mégantic

Une décision s’impose pour nous 4 avant de repartir pour 90 kms dans la nuit frette et sans âmes qui vivent avant Lennoxville. Il faut savoir qu’il y a quatre écoles de pensée pour le brevet de 600 kms.

  1. Tu roules les premiers 420 kms jusqu’à Lennoxville pour faire dodo à l’Université Bishop
  2. Tu stoppes à Lac-Mégantic au km 329 et tu fais dodo au motel Quiet en face du Tim
  3. Tu ne dors pas pantoute et tu complètes ton brevet en mode nuit blanche
  4. Tu dors comme un SDF sur le bord de la route dans une couverture de survie en espérant ne pas te faire écraser par un dix-roues

Comme j’exclus d’emblée les options 3 et 4, et que je connais très bien l’option 1 pour l’avoir fait l’année passée avec un dodo top chrono de 2 heures… Y a rien qui vaille dans la situation actuelle de ce 600 2014 pour un redépart pour minimum 5h et demie de route en plein nowhere à 5 degrés Celcius.

Ma tête, mon coeur, mon instinct me disent de prendre l’option 2 pour recharger les batteries et repartir dans la nuit tout de même, mais avec une large portion qui se fera au soleil en en haut de 10 freakin’ degrés !

Au moment où tout bouillonne dans ma tête, Pascal Philippe lance la discussion auprès de nous 4.

« Les gars, il serait plus sage de s’arrêter maintenant et dormir au Quiet, on va recharger nos batteries et repartir en meilleur état »

J’embarque, merci Pascal d’avoir lancé le pavé dans la marre. Je dis à mes potes:

« D’accord avec Pascal, on a des conditions de merde pour ce brevet, on va dormir le même nombre d’heures ici au Quiet que tantôt dans 6 heures à Lennoxville — La différence c’est qu’on va se reposer maintenant et avoir de meilleures conditions de route dans 2-3 heures »

Marc est catégorique ce soir:

« Restez ici si vous voulez, moi je repars et je couche à Lennoxville »

Pascal et moi nous insistons un peu, pas beaucoup…

Martin Dugré appui la décision de Marc. Ce sont nos deux mâles Alpha ce soir au Tim… faut ben rire un peu… Martin a de l’expérience brevet à revendre et Marc, ben c’est mon grand chum et coach de bike.

Je décide de repartir, Pascal aussi… W.R.O.N.G. mon Yves S.O. W.R.O.N.G. !

Mon cauchemar commencera environ 20 kilomètres plus tard. Il ne pleut plus, il fait environ 8 degrés Celcius, mais le vent est fort et de face. Les montées de ce segment du brevet sont difficiles, les descentes ultras rapides, dans la nuit. Mon Garmin enregistrera du 2 et du 3 Celcius avec le facteur vent.

Après 2-3 descentes à 40 km/h que j’arrive de peine et de misère à éviter de se transformer en 60 km/h heures… le front commence à me geler; comme lorsque tu manges ta crème glacée trop vite tu vois?

Pourtant j’ai chaud all over, je suis vraiment bien habillé multicouches et je suis complètement sec. J’ai mon bonnet de lycra sur la tête et mes lunettes de vélo qui cachent tout ce que je peux avoir de peau en haut du nez.

Mais mon front, mon front… je sens comme une aiguille me pénétrer le lobe frontal en souffrance extrême.

La crème glacée est mauditement violente à soir !

Pour ceux et celles qui me connaissent, je suis dans ma 4e année de survie à une tumeur au cerveau agressive. On m’a sauvé oui, je suis heureux comme jamais oui, mais j’ai une partie du front et de la tempe gauche complètement refaits en titane et acrylique… ben oui, y a plus d’os, mesdames et messieurs.

Sauf que par froid ciblé et intense ça ne se propage plus pareil dans ma petite caboche comme avant…

Je poursuis mes descentes Mr. Freeze quand même, car je n’ai qu’un épisode de la sorte à mon actif il y a deux ans en plein hiver et mon neurochirurgien n’avait rien trouvé d’anormal… À part bien sûr le fait que cette fois-là mon cerveau avait fait un major shutdown pendant 1 minute… plus de son plus d’image chez papi… OH il est revenu, ouf !

Une fois

Le mal à mon front s’intensifie, j’ai des nausées, je n’ai plus d’énergie pour monter les collines. Je call un arrêt à mes 3 chums, je dois leur dire, sinon c’est totalement irresponsable. Je pourrais bêcher en face d’un de ces gars et les blesser gravement, moi itou.

Marc me rassure, on arrive proche de Cookshire, lire dans 1h et demie 2 heures. Martin me dit qu’il va rouler à côté de moi pour me surveiller. Des vrais, des amis qui ne te laisseront pas tomber.

Deux fois

Je rajoute un bas de laine sur mon front en dessous de mon bonnet de lycra. On repart… Je commence à aller tout croche sur la route, je pousse des soupirs d’épuisement, je vais pogner le fossé dans pas long. Je call un 2e arrêt. Je demande à m’asseoir un instant pour observer ce que mon petit cerveau va faire.

Pascal me sort sa cagoule d’hiver pour me protéger le crâne au complet. On repart… shit, je dépéris vitesse grand V, je sens que je vais m’évanouir.

Trois fois … Adjugé !

Je call un 3e et dernier arrêt et je dis au gars que c’est terminé pour moi… ce sera au km 375 aujourd’hui que le body m’a dit stop mon homme, that’s it pour cette nuit.

Je call l’abandon et je dis à mes chums de continuer, car ils vont échouer leur brevet sinon. On est en plein milieu de nulle part… pas de maison, pas de lumière, pas d’auto, pas de rien pantoute !

On regarde pour des hôtels dans le coin — LOL ! On essaie d’appeler toutes les compagnies de taxi jusqu’à Sherbrooke, 60 km plus loin… Il est genre 1h et demie, 2 heures du matin. Il n’y a pas de service au numéro que vous avez composé !

Je suis assis sur l’asphalte de l’accotement, je vais pleurer dans pas long, Marc et Pascal farfouille sur GoogleMaps en vain, on ne trouve rien pour me mettre à l’abri. Marc décide d’arrêter des voitures, il nous en passe trois sous le nez, aucune n’arrêtera, je les comprends, on a l’air des Martiens de Mégantic qui veulent boire le sang de terriens juste pour le fun !

Un bon 20 minutes s’écoule, je ne sais plus vraiment ce qui se passe, je décroche tranquillement. Marc me demandera une semaine plus tard si je me souviens leur avoir dit de m’abandonner sur le bord de la route, comme un chien mort…

« Oui, je m’en souviens Marc, mais je n’avais visiblement plus toute ma tête »

Un faisceau laser d’aréonef spatial 500 mètres en bas de la prochaine descente se dessine dans le brouillard, oui il y en a un peu… il ralenti, Marc est en plein milieu de la route et fait des sparages de malade… Un pick-up, il arrête, il accepte de me prendre et de me domper à Cookshire à 30 km de là, dans le sens contraire de sa direction pour aller faire dodo.

Un fermier le gars qui me ramasse, Hunter, 19 ans, il vient de perdre sa maison, par le feu et son grand-père qui l’a élevé un mois avant. Je vais-tu me plaindre à soir pour cause d’échec de brevet…?

N.O.N.

Hunter et moi on jase et on dépasse mes 3 chums qui peuvent reprendre l’épreuve. Ils passeront à Cookshire dans environ 1h 30. Hunter roule vraiment vite sur cette route full tortillons, mais il assure le mec, je lui fais confiance.

Deux jours plus tard en chargeant ma ride enregistrée sur mon Garmin, je verrai que ma vitesse de pointe pour mon brevet de 600 kms fut de 128 km/h sur une route de 90 km/h max… Oh Hunter tu chauffes en tabouère.

On dépassera aussi l’autre groupe de breveteux d’environ 5 givrés, qui eux n’ont aucune idée qu’il y a un des 16 dans le pick-up de Hunter. Il fait nuit, je les regarde rouler en espérant que Hunter va les voir et ne pas les faucher à 120 km/h.

Avant d’arriver à Cookshire, Hunter me confie qu’il n’a plus de permis de conduire depuis 3 mois: conduite en état d’ébriété et excès de vitesse. Pas grave, le gars est lui aussi un vrai et il m’a porté assistance sans me connaître du tout.

Cookshire est complètement mourru, comme ce que mon cerveau est sur le bord de faire. Hunter décide de me laisser à une station-service fermée, je pourrai au moins me mettre à l’abri avec ma couverture de survie que j’ai toujours dans mon bagage arrière de brevet.

Je demande à mon bon samaritain s’il y a quoi que ce soit d’ouvert dans le boutte… nada, même le poste de la SQ ferme la nuite icitte qu’il me dit. Même le bar de danseuses ferme à minuit qu’il rajoute…! Je me vois déjà jaser avec les girls de ma ride de pépé la frimousse… thanks, but no thanks

Et là j’ai un éclair de génie, dans la seule nano-neurone qu’il me reste…

« Eh Hunter…? Y a pas un guichet automatique à Cookshire? »

Ben oui qu’y en a 1 mon Yves… juste l’autre bord de la rue !

Eh eh eh, moi qui travaille chez Desjardins depuis un bail, je sais mauditement une grande vérité… Un guitchète automatique c’est ouvert 24/7 mon homme, pis il y a toujours un petit sas d’entré avant les machines… Un sas toujours chauffé et entretenu nickel, ça, c’est sûr.

Hunter me dompe là, je lui serre chaleurement la main. J’aimerais revoir ce mec et lui dire merci à nouveau. Dans l’énervement, je n’ai même pas pensé à lui donner de l’argent pour le dédommager pour son essence.

Je rentre dans mon B&B Desjardins ! Hum, c’est propre et chaud… je capote. Je n’ai aucune espèce d’idée de la suite des évènements, car faut-il le préciser… pas de taxis, pas d’hôtels et je call qui pour venir me chercher à 2h et demie de Montréal en pleine nuit, hien?

Ma blonde, elle est à Québec ! Mon chum Marc, il roule dans le brevet ! Il reste Diane, mon ex…

Je commence par le plus important, j’envoie un texto à Marie-Claude; je ne veux pas que mon amoureuse apprenne par quelqu’un d’autre que je suis étendu à terre dans un guichet Desjardins à 2 h 30 du mat à Cookshire with no services at all.

Je veux aussi qu’elle sache que je prends tous les moyens pour être rapatrié à la maison dans les meilleurs délais.

Ensuite j’essaie encore tous les taxis du boutte… rien.

Ensuite je texte Diane, mon ex, en espérant qu’elle le prendra bientôt, je n’ose pas l’appeler à la maison et risquer de réveiller toute la famille, plus les 2 chiens qui se mettront à aboyer comme des loups perdus.

1 heure plus tard, Diane donne signe de vie, elle accepte de venir me chercher. Une vraie elle aussi, car je ne suis plus dans sa vie et elle me porte assistance tout de même.

Pendant ce temps j’offre un strip-tease complet aux caméras de surveillance de Desjardins, car je dois en enlever plusieurs couches. Je me ramasse full chest les bretelles de bibs Assos qui pendent et je cherche dans mon barda ma couverture de survie argentée.

Entre temps, la première batch de breveteux qui ne savent pas que j’ai abandonné arrêtent leur peloton, car ils voient mon bike devant le guichet de Cooksire; le tracé de 600 passe devant.

Un des gars dont je ne connais pas le nom s’approche de moi, il a un bout de pinch de barbe et un bécyke vert, et je vois dans sa face qu’il est sur le bord de faire imprimer des posters à mon effigie…

« Heille, tu roules donc ben en sale !!!!??? Tu nous as clenchés big time, comment t’as fait ça? Ayoye té en feu man ! »

J’ai quasiment le goût de lui confirmer que je suis le fils illégitime de Eddy Merckx, mais ça va faire les conneries et je lui conte mon histoire. Les 4 ou 5 gars repartent en sachant que je suis en sécurité, sous la protection de Desjardins !

20 minutes plus tard, Marc, Martin et Pascal arrivent. Ils s’arrêtent pour voir si je vais bien, me demandent si quelqu’un va venir me chercher. Marc m’abrille comme il faut avec ma couverture de survie, je suis couché sur le parquet en tuiles. Mes vêtements de strip-tease me servent d’oreillers.

Marc me donne un super gros bec sur le front. Je sais, il est inquiet pour moi, mais il sait que je suis maintenant en sécurité.

Martin Dugré me félicite d’avoir eu le courage d’abandonner au lieu de m’entêter à continuer, sous peine de me blesser, voire pire, ou de blesser l’un d’eux, voire pire. Martin me dit que c’est rare cette attitude. Les gars écoutant plutôt une fierté mal placée et voulant finir l’épreuve coûte que coûte.

Ces mots de Mister Martin me resteront pour toujours, ces gestes de mes trois chums, des vrais garderont mon coeur au chaud pour l’éternité.

Je m’étends dans ma couverture de survie… sur les tuiles dures, mais il fait c.h.a.u.d. ! MC me texte, elle est inquiète… J’imagine ! Elle me rassure et m’accompagne pendant que j’attends les transports héliportés. Marie-Claude m’appellera aussi quand je serai safe dans l’auto pour le retour. MC, tu es une vraie, mais surtout une femme extraordinaire, merci de m’avoir soutenu à distance… ouf, puis-je te dire que je t’aime ?

J’aurai aussi appris une très grande leçon dans ce 2e brevet de 600 kms…

À Lac-Mégantic quand mon instinct me dictait de ne pas partir et de me reposer, j’aurais tout simplement dû l’écouter: mon instinct.

Pascal Philippe serait selon toute vraisemblance resté avec moi et on aurait formé un super duo. Ce n’aurait pas été notre première fois d’ailleurs, car 2013 fut remplie de belles rides avec ce vétéran de la moulinette.

Le samedi 28 juin prochain, je serai sur la ligne de départ pour refaire mon brevet de 600 kms.

Si tout se passe bien, mon amoureuse, ma folle MC, la femme qui m’accompagne dans absolument tout sera là, avec moi pour le faire. Nous serons prêts à n’importe quoi, même à l’impensable, car dans un 600, tout, mais vraiment tout peut arriver !

Merci à vous tous pour votre soutien, assistance et encouragements… vous êtes forts(es) !

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13 réflexions sur “Chronique d’un abandon au 600 kms – 14 juin 2014

  1. Yves Yves Yves ! Moi je ferais imprimer des posters à ton effigie any time ! Siboire que tu ne cesse de m’impressionner. J’ai hâte d’avoir des nouvelles de ton 600 du 28 juin. Je te souhaite bonne route ! Pour ton instinct… je crois que notre vie est rempli de moment clé où on se demande quelle décision prendre… et la réponse est simple c’est celle que tu as appris (ou confirmé par un cas réel)… suivre son instinct ! Dans le fond c’est facile à expliquer… ton instinct, c’est le reflet de l’anticipation que ton cerveau fait selon tes paramètres à toi ! Il te dit, c’est le chemin optimal pour toi. En tout cas, j’ai pas fait d’étude sur le sujet… mais c’est comme ça que je l’explique… Merci pour la lecture pendant mon trajet de train St-Basile-le-Grand => Centre-ville, je devais travailler mais pas été capable d’arrêter de lire 😉 MLx

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    1. Merci Martin, tu es toujours là pour m’encourager… et ça, depuis bien bien longtemps. Merci encore mon chum pour ton soutien et tes bons mots. WOW, ça m’encourage pour demain matin 5 am ! Hâte de te revoir !

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  2. Quel beau récit. Merci de nous avoir expliqué les conditions de cette surprenante abandon de brevet. En plus de bien pédaller tu écris vraiment bien!

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    1. Merci JF ! Quel paradoxe, c’est la même source d’inspiration qui m’a mis au sport, qui m’a mise à l’arrêt lors de ce 600… ma tumeur au cerveau de 2010. Une belle leçon d’humilité.

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  3. Il va faire beau demain ! Je te souhaite ainsi qu’à ton amoureuse et aux autres breveteux une superbe randonnée ! Attention aux craques et aux nids-de-poule ! Et merci à Défrag pour avoir partagé ton récit sur FB.

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    1. Merci Marie, j’avoue qu’il faut être aussi quelque peu fêlé pour faire de tels trucs, comme les Ironman et autre folies, lire dépassement de soi… Ouf, courage oui, tu as raison, et folie big time !

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  4. Un inconnu qui fait son premier 600km samedi prochain, un an plus tard. Quel récit! J’ai ri. J’ai peur. Je connais personne. Ces mots-là vont m’accompagner. Merci.

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